Arbéost

23 décembre 2017 § Poster un commentaire

ARBEOST, un village paumé ?

Il y a 5 ans, je ne connaissais pas Arbéost, village des Hautes-Pyrénées dont on peut traverser le bourg sans s’en apercevoir. Neuf kilomètres plus haut, le Col du Soulor (1400 mètres). En descendant, Ferrières, Arthez-d’asson, Asson, Nay, Pau, Bordeaux, Paris, car on le sait, tous les chemins passent par Paris ! La vallée où crèche Arbéost en est une courte et étroite qui porte le nom du ruisseau qui la creuse : l’Ouzoum. La vallée de l’Ouzoum est une sorte de virgule ou d’appendice au Val d’Azun qui bute au nord sur le bassin de Lourdes. En tant que Bretonne, Lourdes, je connaissais. La génération de mes parents y allait en pèlerinage pour leur 20 ans, mais le village perché à 750 mètres d’altitude, à une heure de là en voiture, habité d’une centaine d’âmes, je n’en avais jamais entendu parlé. Comment aurais-je pu? Arbéost n’est pas présent sur toutes les cartes, pas de station de ski, pas de thermes, pas de pétrole, pas de festival, pas de ferme de 1000 vaches, pas de casino, pas de bêtises comme à Cambrai, pas de réfugiés comme à Calais… pas de boulangerie, plus d’école, plus de café, une mairie, une route départementale, des gens, des maisons, des bêtes, de la terre en pente, en friche, en prairie, en plantes aromatiques, en forêts de frênes, hêtres, noisetiers, l’Ouzoum et ses petits affluents, une église, un cimetière, des vivants, du vivant, du relief. Mais aux yeux du monde, Arbéost existe moins par ce dont il dispose que par ce qu’il n’a pas. Arbéost est un village pastoral de montagne peut être comme beaucoup d’autres. Peut-être un peu différent. Il est né d’un acte de transgression, quand au XVIIIième siècle, les cadets du village d’Arrens-Marsous, de l’autre côté du Col du Soulor, se sont autorisés à défier la loi des aînés. Ils et elles sont parvenus à faire du lieu d’Estive qu’était Arbéost, leur paroisse, non sans quelques résistances évidemment.

Il s’avère qu’Arbéost s’est trouvé sur mon chemin et ce n’est pas rien ! Ça m’intrigue et ça intrigue mes proches. Qu’est ce qui peut bien retenir une bretonne des terres, dans un pli des Pyrénées, après vingt ans de bouillonnement parisien ? C’est en croisant les regards portés sur Arbéost par les visiteurs que j’affine le mien. D’après Gilles, un ami breton, Arbéost voudrait dire tombe d’août, ou bien moisson d’août (en breton). Pour sa part, il estime que tombe d’août va comme un gant à ce village « un peu mort » où il s’ennuierait à coup sûr, même en plein été. Même à la Toussaint où le cimetière revêt des couleurs de jours de fête, de retrouvailles et de bougies éternelles. Gilles cependant s’en prend plein la vue, plein la vie. Le Gabizos notre midi se dresse avec détermination comme un poing au doigt levé. Et les flancs feuillus de la vallée pentue, armés de leurs barrières rocheuses, attirent autant qu’elles effraient. Faut pas faire le malin, dit Gilles. Respect ! Paysan lui-même en Bretagne, il loue les champs en pentes qui préservent de l’industrialisation de l’agriculture. Les « exploitations » n’en sont pas vraiment, elles comptent entre 6 et 10 ha, et les paysans ne sèment pas de maïs. En réalité, il ne sèment pas. Foin et regain uniquement. Gilles goûte aussi les sonorités de l’occitan dont il est agréablement surpris de constater qu’il se parle encore entre parents et enfants. Il mesure l’importance de la proximité du Parc National des Pyrénées, aux chartes duquel Arbéost adhère. Il aime la sensation de refuge, voire de semi-clandestinité, que l’environnement procure, mais quand même, il y mourait, autrement dit, ce n’est pas là qu’il viendrait mourir. Moi non plus. Je ne suis pas venue à Arbéost pour mourir mais pour vivre.

photo : camille atallah

Clara, de passage elle aussi, me dit : « Il n’ y a rien ici ! » Elle, elle vient pour profiter du vert, pour dormir, pour reprendre du poil de la bête, pour lire, pour avancer au calme sur le montage d’un film. Je pourrais nuancer l’affirmation de Clara comme le fait Judith, qui a vécu par intermittence à Arbéost en 2016-2017, dans le cadre d’un stage chez une famille de producteurs de plantes aromatiques : « Il n’y a pas rien ici, mais il n’y a pas grand chose ». Je choisis plutôt de questionner le référent. Si celui-ci est la ville avec ses cinémas, ses théâtres, ses salles de concert, ses restaurants, ses commerces, ses transports, ses zones commerciales, etc, il n’y a pas grand chose, effectivement, à Arbéost. Mais si l’on prend deux secondes le référent là où on ne l’attend pas, c’est à dire du côté du petit village pastoral de montagne, dans ce cas, il n’y a pas grand chose à la ville en matière de ressources naturelles, comparé à Arbéost. Et je ne vois pas d’évidence à ce que le référent soit ce qui vient de la ville.

Gustave de passage lui aussi, me dit : c’est paumé ici. Il n’est pas le premier à utiliser cet adjectif. Lui, il vient pour observer et compter les oiseaux, car le Col du Soulor, à 9 kms, est un potentiel énorme pour la migration des oiseaux comme le dit Margaux la coordonatrice du suivi au sein de l’association Col libre. Au total, cet été 2017, plus de 50 000 rapaces ont été comptabilisés en migration avec 46 000 Milans noirs et plus de 21 espèces d’oiseaux migrateur. C’est « paumé », ici, donc, dit Gustave. Longtemps ce mot m’a crispée, plus que les autres, jusqu’à ce que je prenne le temps de creuser ce qu’il sous-entendait. Paumé veut dire perdu. Comment, pour qui, pour quoi Arbéost est-il perdu ? Être perdu veut dire ne pas savoir où l’on est, ne plus savoir où aller. En ce sens, Gustave parle-t-il d’Arbéost ou de lui, qui s’est perdu, qui s’est paumé, plusieurs fois avant de garer sa voiture sur la place de l’église ? Sont-ce les habitants d’Arbéost qui sont perdus ? Qui ne savent plus où ils sont, qui ne savent plus où aller ? Nous ne le sommes pas plus pas moins que le reste de l’humanité me semble-t-il. Est-ce la terre d’Arbéost qui est perdue, perdue pour qui perdue pour quoi… perdue pour l’humanité ? Je le crains, je le crois parfois.

Ma croyance est basée sur le constat que des lieux préservés de l’industrialisation, du productivisme, de la « façonde » urbaine, deviennent de plus en plus rares. L’été 2012, je suis partie de Bretagne en fourgonnette, avec pour destination les Hautes-Pyrénées. Je voulais jouer au jeu du voyage lent. Pas d’autoroutes, pas de nationales, uniquement des départementales et des chemins communaux. Ma voiture n’étant pas un 4×4, j’ai évité les pistes. Il n’est pas si facile d’éviter l’autoroute, car on tombe toujours dans le panneau (de l’autoroute). Par ailleurs, je n’ai pas risqué de comptabiliser le nombre de km2 pris sur des surfaces agricoles, tant pour construire des routes que pour fermer à clé les champs. Si je refaisais la route aujourd’hui, je ne retrouverais pas une bonne partie des paysages que j’ai traversés. J’ai la croyance qu’un jour, peut-être pas si lointain, des lieux comme Arbéost où il est impensable d’imaginer une autoroute, même pas une 4 voies, même pas une 2 voies, vont manquer. Le manque en sera ressenti par celles et ceux qui auront connu ce genre de lieu. Puis, pour la génération d’après, Arbéost ne manquera plus. On ne saura pas qu’un tel lieu a pu exister un jour. Arbéost sera perdu pour l’humanité. Est-ce par amour du défi que je me suis installée à Arbéost ? Pour rendre palpables les menaces ?

Nous, habitantes et habitants d’Arbéost ne sommes pas dupes, je crois, des phénomènes qui menacent notre lieu. Les manifestations sont aussi visibles que les vautours dans le ciel. Commençons par la forêt en marche, oui la forêt se déplace. Année après année, elle s’approche. Quand Jean-Marie, du quartier Beziou, nomme le paysage en face de chez lui, il cite une liste de noms qui correspondent à autant de parcelles, où paissaient les troupeaux de ses parents. Ils les voient ces parcelles, ça se voit. Moi je vois une surface uniforme, sans nom. Nous ne voyons pas le même paysage. Nous ne voyons jamais le même paysage. L’espace que nous voyons est lié au temps que nous lui accordons.

La menace vient aussi de l’absence de transmission. Les paysannes et les paysans, ne transmettent plus leur savoir-faire à leurs enfants. Ils leur parlent beaucoup, beaucoup trop selon certains enfants, du temps où ils vivaient de peu mais ils vivaient heureux, quand les normes européennes n’entravaient pas leurs libertés de penser et d’agir, quand la solidarité entre eux donnait la force et le réconfort de partager des soirées, avec les flammes comme image et la langue pour voyage. Pour Françoise, du quartier Lacouste, il est évident que la télévision perchée dans un angle de la salle à manger est responsable du chacun pour soi et de la jalousie. Elle lui tourne le dos, mais la télévision cause toujours.

La menace vient du système capitaliste dit « performant » qui ne s’arrête pas, respectueusement, à l’orée des montagnes. Et plus localement, elle vient du nombre d’élèves dans l’école primaire de Ferrières, le village à 4 kms, où sont scolarisés les quelques jeunes enfants d’Arbéost. Tous les ans ou presque, l’inspection y fourre son nez et estime que le trop peu d’enfants (7 ou 8) est nuisible à la qualité de l’enseignement, que les enfants n’ont aucune chance d’être préparés à l’université (!) et que cette école n’a pas lieu d’être, pendant qu’à Paris on autorise des classes de 35 élèves, pédagogiquement ingérables, mais économiquement plus rentables. Pas d’école à Ferrières, pas d’enfants à Arbéost.

La menace vient de la dépossession des prises de décision, qui « remonte » à l’échelle communautés de commune dans le meilleurs des cas. Les décisions sont prises en plaine, donc à côté et plus bas que la problématique du village de montagne. Et maintenant, avec l’Occitanie, Arbéost risque-t-il de se rabougrir ?

La menace vient de l’absence d’un lieu commun où notre micro-société puisse se rencontrer et rencontrer l’ailleurs. D’où le projet de l’association D’oun bienes-Oun Bas ? Par laquelle je suis arrivée à Arbéost : rendre fonctionnel le bar de la place du village, dont les premiers verres ont été servis avant la seconde guerre mondiale. Tenu par Pauline de 1940 à 1980, il est repris par Paulette et Jeannot, jusqu’au début du XXIème siècle. Le café approvisionne en pain, presse et tabac et crée des conditions d’échange transgénérationnel, auquel le secteur socio-culturel de notre époque aspire tant. Aujourd’hui, un panneau à vendre est accroché à la porte de bois, et la plaque métallique blanche et rouge, licence 4, clouée sur la façade de pierre, est rouillée et obsolète.

Le mot « paumé » me dresse les poils car il est plus grave qu’il n’y paraît. Nous pouvons déjà dire que l’Arbéost des paysans actuels, proches de la retraite, celui de leur patois, de l’étable odeur fumier éclairée à l’ampoule électrique, celui des queues de vache soulevées comme la jupe de Maryline, mais pas pour les mêmes raisons, celui des tenues du dimanche, l’Arbéost de leur « style » va disparaître, quoiqu’il arrive. Souvent je me demande : comment le vivent-ils à l’intérieur ? À tort peut-être, je vois dans l’écobuage, ou plus exactement dans les feux pastoraux, qui n’ont plus grand chose à voir avec l’écobuage pratiqué par les générations d’avant, une manifestation de la peur, de la haine, de la colère, que peut créer la perspective de la disparition. Officiellement, la pratique de l’écobuage a pour objectif d’entretenir les pâturages les plus en pente qui ne sont pas accessibles aux machines agricoles et ainsi maintenir un couvert herbacé de qualité. Elle est réglementée. Elle pourrait se faire en toute transparence. Et pourtant… il y a des écobuages sauvages, mal maîtrisés, qui créent des surfaces de terre carbonisée, couleur de deuil, sans vie, pour un temps du moins. Comme s’il y avait, dans le geste de cramer, la volonté manifestée de s’approprier par le feu, la fin d’un monde. Est-ce la politique de la terre brûlée ? Le feu est un acteur puissant. Il est aussi image et symbole. En face des écobueurs (écobueuses je ne crois pas!), les paroles agressives de celles et ceux qui commencent (les néos), et de celles et ceux qui viennent respirer, mordre, embrasser, suer la vallée le temps d’une randonnée ou d’une virée à vélo. L’écobuage est un des points de cristallisation de la hargne, voire du mépris, entre des communautés aux parcours de vie, passé, présent, futur, incomparables. Et le chemin de l’écoute au delà du jugement n’est pas balisé. Il est plein de ronces…

Aux gens de visite, amis, familles, stagiaires, je dis sous forme de demi-boutade quand je les entends envier ma vie à Arbéost (oui, Arbéost crée aussi de l’envie, Mado en visite ne cessait de répéter avec la même stupéfaction pendant une semaine : et il y en a qui vivent là toute l’année !?), à ces visiteurs je dis : venez habiter ici ! Nous avons besoin de forces vives, de réhabilitation de métiers, de portes et de volets ouverts toute l’année, d’un souffle d’ailleurs, de café à toute heure, de coups de faucille. Venez comme moi contribuer à inverser la tendance démographique qui chutait méchamment vers le bas depuis 1880. Avec mon arrivée en 2013, j’en ai vu deux autres : Arrivée numéro 3 : Franck, installé en tant que chevrier au quartier Lacouste. Ses chèvres prennent la relève de celles de Pierre Cazette, qui se promenaient souvent dans le village. Il a vendu ses premières tomes de chèvres cet été, notamment lors d’un tout petit petit marché programmé les vendredis soirs sur la place du village par Julia et Matthieu et leurs enfants, arrivée numéro 2. Eux, ils ont transformé une terre en friche, quartier du Bourrinquets, en un champ en terrasse, gorgé de plantes aromatiques, que l’on ne manque pas de remarquer en descendant à l’Ouzoum ; et arrivée numéro 1, moi-même, le bourg. Mon mode d’action passe par l’écrit. L’écriture peut permettre à chacun de faire naître le monde imaginaire dont il a besoin pour vivre. Une fois nommé, ce monde contamine le quotidien qui en perd son latin.

Des nouvelles têtes, de nouveaux bras, de nouvelles énergies, ça fait et ferait toujours du bien. Mais au fond, l’augmentation de la population ne permettrait pas forcément de trouver le point commun de nos Arbéost. Le plus petit commun multiple. Pourtant, n’avons-nous pas l’avantage de la petite échelle ? Ici, 1% n’est pas un chiffre mais une personne. Pour moi, c’est une bonne raison de tenter le coup à Arbéost. Tenter de devenir actrice d’un processus qui nous mèneraient, habitants d’Arbéost, à com-prendre (prendre avec soi) l’Arbéost de chacun, celui vécu, celui imaginé, pour nous diriger ensemble vers un Arbéost commun. Aussi, nous saurions mieux formuler nos demandes aux instances qui décident de notre sort. Nous saurions mieux où et comment transgresser les lois du système dominant. C’est un défi qu’Arbéost me donne la force d’envisager. Dans les moments de doutes, je marche dans la mer de bois verts moussus, et je respire. Je m’immerge dans les eaux de l’Ouzoum et je crie. Entre le risque de me tromper, et celui de ne rien tenter, j’ai choisi.

Vous l’avez compris, je suis une « pièce rapportée » à Arbéost. Je le regarde de mes yeux de Bretonne du rural agro-alimentaire, d’intello parisienne, d’être humain curieux et inquiet et à l’affût du vivant. L’Arbéost que je vous donne à voir est celui que je perçois et celui dont je rêve. Un parmi d’autres. J’ai espéré, inconsciemment, il y a cinq ans, trouver en Arbéost, un refuge préservé des bruits du monde majoritaire dont les ressorts dits performants broient le vivant, mais Arbéost m’a secouée et signifiée qu’il ne me laisserait pas en paix. ici comme ailleurs, nous ne sommes pas à l’abri. Nous subissons le réchauffement climatique, nous subissons les choix politiques en décalage avec la réalité locale, nous subissons l’influence de la télévision, nous subissons la société capitaliste, la dévitalisation et la domination masculine… Il y a de quoi faire à Arbéost comme ailleurs ! Pas lieu de s’ennuyer. Précisément parce qu’Arbéost a quelque chose de paumé.

(texte à paraître dans une revue prochaînement)

Manoell Bouillet, une habitante d’Arbéost

Quelques liens :

Un poème sur Arbéost :

https://stylobate.org/2017/07/08/comment-ca-va-avec-arbeost/

Un exemple d’un événement réalisé à Arbéost en 2015 :

https://stylobate.org/cartes-de-voeux-et-doleances/

L’Association Passages d’écriture dans laquelle je travaille

http://passages-ecriture.fr/

Little girl gone

23 décembre 2017 § Poster un commentaire

Fin lecture : 19.12.17

Que reste-t-il ?

Découverte : On peut fort bien se tirer d’un roman policier sans policier ou presque. Ici, c’est Estelle qui même l’enquête accompagnée du Dr Langston, un psy spécialiste de la perte de mémoire dont est victime Estelle. Enquête psy autant qu’enquête policière.

Description de la dépression post-partum en laquelle j’ai pu comprendre des mécanismes de ce que j’avais vécu. L’auteure adresse son livre à « Toutes les mères, en particulier la mienne, toutes les filles en particulier la mienne ». Dommage… Les pères, maris, fils ont certainement autant besoin que les mères, femmes, filles, d’être préparés à ce phénomène qui, mène la société à juger et favoriser le replis sur soi de la personne vulnérable, la mère perd confiance, le père fuit, l’enfant est en danger. Il n’y a pas forcément disparition de l’enfant et accident quasi mortel de la mère, heureusement, mais le roman rend visible, par cette fiction, de l’enjeu de cette dépression.

DÉ-TER-MI-NA-TION : J’aime ce moment où Estelle après moultes épreuves plus qu’éprouvantes sait ce qu’elle a fait et ce qu’elle n’a pas fait. Sait aussi qu’elle ne peut compter que sur elle pour retrouver sa fille. Elle dépasse ce qu’elle croyait être capable de faire.

BEURK : Ce moment où le mari, père, qui a fui pendant la tempête parce qu’il ne savait pas faire autrement, et une fois un bout de vérité mise à jour, vient pleurer devant Estelle. La petite MIa n’est toujours pas retrouvée. Vivante ? Morte ? ce ne sont pas des larmes de lamentations et de culpabilité qui vont changer la donne, ce sont des décisions du genre : bon maintenant, je vais arrêter d’être con et lâche, j’ai en face de moi une femme que j’ai méprisée, à tord, je m’en remets à elle que faut-il faire ? Mais non, lui il pleure, et il aimerait bien qu’on le console parce qu’il a eu bobo…Estelle parle : « Finalement, tout ce qui touche à Jack me parait stupide. Ces coups de crocs, ces petites merdes qu’il ne pouvait s’empêcher de me balancer quand le véritable monstre vivait dans la même maison que moi pendant qu’il travaillait sur le marché des changes et des capitaux d’investissement. Va te faire foutre Jack, VA. TE. FAIRE. FOUTRE ! »

Odeur: je garde moins les odeurs que la manière dont l’auteur et/ou le narrateur cherche à qualifier l’odeur, en procédant par élimination. Là aussi il y a enquête. Estelle : « Quand je me réveillai, mes genoux me faisaient mal. Je fis un effort pour me relever et je sentis alors sous moi quelque chose de mou. J’approchai la chose de mon nez et je la sentis. L’odeur étincelait mais pas comme des paillettes ou des feux d’artifice. Pas comme une chute de neige le jour de Noël ou un matin froid de février, et cependant elle avait quelque chose de plus que la fraîcheur de la camomille, de la lavande et du camphre… et en même temps elle était chaleureuse, mais pas comme la cannelle et le sucre roux… l’odeur était un mélange, un assemblage des deux, elle était à la fois délicate et robuste, comme la couette douce et usée de votre enfance… plus raffinée que du coton, plus distinguée mais à la fois plus résistante. Cette odeur était pure et grandiose, et elle m’entourait de toutes parts. J’ouvris les yeux. J’avais la couverture de Mia dans les mains. »

le gardien du phare

23 décembre 2017 § Poster un commentaire

5.12.17: Début lecture

12.12.17 : Fin lecture

23.12.17 : Qu’en reste-t-il ?

L’ïle de Gråskär, dans l’archipel de Fjällbacka, les enfants, beaucoup d’enfants, la vie de famille, des morts, des vivants, des accidentés, des femmes violentées, une association « le refuge » lieu d’accueil pour les femmes, menacées d’être encore frappées , humiliées. Un lieu qui outre-passe ses droits en organisant la fuite de femmes sur un territoire où elles seront peut-être à l’abri. Un lieu qui prend des risques.

Des « figures »: figures de flics, homme, femme, jeunes, moins jeunes, en fin de carrière.

Des « figures » de femmes, mères, pères, maris

Des figures de politiques, avec le maire,

Un personnage « effacé », celui qui se fait tuer. Un justicier liquidé.

Une figure d’écrivaine connue en période maternage et soins familiaux.

Une construction style cinématographique. Chaque « micro-chapitre » pourrait être une scène. Montage rythmé et inattendu.

La persistance d’un thème : le rapport entre êtres humains de sexe opposé traité à différentes époques (via une voix d’Outre-tombe), dans différentes configurations. Le spectre passe de la femme anéantie battue par l’homme,  au couple tentant au mieux d’appliquer le partage des responsabilités.

Et l’île aux esprits où la frontière entre morts et vivants s’estompe.

Vendredi ou les limbes du Pacifique (extrait)

6 décembre 2017 § Poster un commentaire

Log-book – Je sais maintenant que si la présence d’autrui est un élément fondamental de l’individu humain, il n’en est pas pour autant irremplaçable. (…) autrui peut être suppléé par celui auquel les circonstances le refusent. Remplacé du donné par du construit, problème humain par excellence, s’il est vrai que ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est qu’il ne peut attendre que de sa propre industrie tout ce que la nature donne gratuitement à l’animal – sa robe, ses armes, sa pitance. Isolé sur mon île, je pouvais m’effondrer au niveau de l’animalité en ne construisant pas – ce que j’ai commencé par faire au demeurant- ou au contraire devenir une manière de surhomme en construisant d’autant plus que la société ne le faisait pas pour moi. Donc j’ai construit, et je continue de construire, mais en vérité l’oeuvre se poursuit sur deux plans différents et en des sens opposés. Car si, à la surface de l’île, je poursuis mon œuvre de civilisation – cultures, élevages, édifices, administration, lois, etc.- copiée sur la société humaine, et donc en quelque sorte rétrospective, je me sens le théâtre d’une évolution plus radicale qui substitue aux ruines que la solitude créé en moi des solutions originales, toutes plus ou moins provisoires et comme tâtonnantes, mais qui ressemblent de moins en moins au modèle humain dont elles étaient parties. Pour en finir avec l’opposition de ces deux plans, il ne me semble pas possible que leur divergence croissante puisse s’aggraver indéfiniment. Il viendra fatalement un temps où un Robinson de plus en plus déshumanisé ne pourra plus être gouverneur et l’architecte d’une cité de plus en plus humanisée. Déjà je surprends des passages à vide dans mon activité extérieure. Il m’arrive de travailler sans croire vraiment à ce que je fais et la qualité et la quantité de mon travail ne s’en ressentent même pas. Au contraire, il y a dans certains efforts une ivresse de répétition qui a tout à gagner à une désertion de l’esprit : on travaille pour travailler sans penser au but poursuivi. Et pourtant on ne creuse pas indéfiniment un édifice par l’intérieur sans qu’il finisse par s’effondrer. Il est probable qu’un moment viendra où l’île administrée et cultivée cessera complètement de m’intéresser. Alors elle aura perdu son seul habitant…

Mais alors pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas décider que ce jour est venu ? Pourquoi ?

Parce que dans l’état actuel de mon âme, ce serait fatalement retomber dans la souille. Il y a en moi un cosmos en gestation. Mais un cosmos en gestation, cela s’appelle un chaos. Contre ce chaos, l’île administrée, -de plus en plus administrée car en cette matière on ne reste debout qu’en avançant – est mon seul refuge, ma seule sauvegarde. Elle m’a sauvé. Elle me sauve encore chaque jour. Cependant le cosmos peut se chercher Telle ou telle partie du chaos s’ordonne provisoirement. Par exemple, j’avais ru trouver dans la grotte une formule viable. C’était une erreur mais l’expérience a été utile. Il y en aura d’autres. Je ne sais où va me mener cette création continuée de moi-même. Si je le savais c’est qu’elle serait achevée, accomplie, définitive.

Ainsi le désir. C’est un torrent que la nature et la société ont emprisonné dans un bief, dans un moulin, dans une machine pour l’asservir à une fin dont par lui-même il n’a cure : la perpétuation de l’espèce.

J’ai perdu mon bief, mon moulin, ma machine. En même temps que toute la construction sociale, tombée en ruine en moi d’année en année, a disparu l’échafaudage d’institutions et de mythes qui permet au désir de prendre corps, au double sens du mot, c’est à dire de se donner une forme définie et de fondre sur un corps féminin. Or c’est trop peu de dire que mon désir n’est plus canalisé vers les fins de l’espèce. Il ne sait même plus à qui s’en prendre ! Longtemps ma mémoire était encore nourrie pour fournir à mon imagination des créatures désirables bien qu’inexistantes. Maintenant c’est fini. Mes souvenirs sont exsangues. Ce ne sont plus que cosses vides et desséchées. Je prononce : femme, seins, cuisses, cuisses écartelées par mon désir. Rien. La magie de ces mots ne joue plus. Des sons, flatus vocis. Est-ce à dire que mon désir est mort lui-même d’inanition ? Tant s’en faut ! Je sens toujours murmurer en moi cette fontaine de vie, mais elle est devenue totalement disponible. Au lieu de s’engager docilement dans le lit préparé à l’avance par la société, elle déborde de tous côtés et ruisselle en étoile, cherchant comme à tâtons une voie, la bonne voie où elle se rassemblera et roulera unanime vers un objet.

oui mais devant quel Homme ?

24 juillet 2017 § Poster un commentaire

 

Oser se perdre en langue étrangère

oui

mais devant quel Homme ?

Quel Homme pour s’en intriguer ?

Quel Homme pour suivre ?

Quel Homme pour accepter ?

Quel Homme pour sourire ?

Quel Homme pour laisser l’épaule

quoiqu ‘il arrive

pose la tête ou ne pose pas

vois comme tout sera bien

Quel Homme pour laisser pleurer ?

Quel Homme pour laisser folie ?

Quel Homme pour le fragile ?

Quel Homme pour accepter la puissance ?

Quel Homme pour partager la faille ?

Quel Homme pour embrasser, musclé ?

Quel Homme pour rire ?

Quel Homme pour écouter?

Quel Homme pour entendre?

Quel homme pour voyager ?

voyager en langue étrangère

voyager en langue étrangère

où je deviens, comme nue, comme  vulnérable

dépossédée de ma force, dépossédée de ma langue

prise dans d’enchevêtrement d’autres lignes


mon voyage en langue étrangère

c’est l’État inconnu

un chant

un regard

une lumière

une odeur

un geste

un allant…

Oser se perdre en langue étrangère

oui

mais devant quel homme ?

si ce n’est l’Homme qui parle l’étranger

comment ça va avec Arbéost ?

8 juillet 2017 § Poster un commentaire

Souvent, toujours, encore on me demande

d’un air contrit, curieux, dubitatif

alors… comment ça va avec Arbéost ? Tu ne t’y ennuies pas ? C’est pas un peu la mort ? Ça doit changer de Paris ?

Voici ce que je ne réponds pas

Ailleurs comme ici, je peux y rencontrer la mort

Ailleurs comme ici, je peux y rencontrer la vie

y rencontrer la vie et y rencontrer l’ennui

et y rencontrer l’ennui et y rencontrer la joie

et la joie et la peine

et la peine et le sourire

et le sourire et l’infamie

et l’infamie et l’amour

et l’amour et la haine

la haine car l’impuissance

Ailleurs comme ici je peux y rencontrer la solitude

et le ras de bol de conversations closes

Ailleurs comme ici

la pluie et le soleil

et le nuage et le ciel bleu

et la connerie et le cœur bleu

et le général et le singulier

et l’habitude et l’émerveillement

et le tracas et le repos

et la foi et le doute

et le grand et le petit

et plein d’autres choses encore

Ici plus qu’ailleurs

le sombre et la lumière,

heures d’été, heures d’automne, heures d’hiver et de printemps

et la rage du changement bi-annuel des cadrans

qui n’ont rien à voir, rien à voir…

Ici plus qu’ailleurs

la neige silence et le cours d’eau bruyant

et la brume et la clairière

et la couverture de nuages au petit matin

et l’éclat des étoiles et le survol des satellites

et la lune et la lune et la lune

et la migration des oiseaux sur le sédentaire des hommes

près la migration lointaine d’autres humains

Ici rien qu’ici

je peux écouter le monde, regarder le monde, penser le monde

sans qu’il m’atteigne de son pouvoir dévitalisant

je peux agir le monde

car ici plus qu’ailleurs

je suis au monde

je suis au temps

Je suis poète, paysanne, jardinière, serveuse, peintre en bâtiment

je suis intello, fille, mère, enfance, cycliste, ZX

je suis béton, je suis chaux chanvre

je suis courbes et volumes, points, virgules, mots, phrases et histoires

je suis la parisienne, la bretonne, la solitaire et l’amoureuse

je suis ce que je ne soupçonne pas que les gens racontent

sous le couvert du vent

ici plus qu’ailleurs, je ne rentre pas dans la case

je suis l’étrangère dans un monde étranger affublé d’étiquettes péjoratives

et pourtant, et pourtant…

Ici comme ailleurs

la facilité et le complexe

le possible tu, par l’impossible

l’impossible tu, par la tentative

mais ici plus qu’ailleurs

je crois

je triche moins avec les éléments

QUE DOIS-JE FAIRE ?

26 juin 2017 § Poster un commentaire

  • Tu n’as ni à te taire, ni à prouver.
  • Que dois-je faire alors ?
  • Être sincère et n’avoir peur de rien.