No-No et son jupon

26 novembre 2016 § Poster un commentaire

Chapitre premier d’un recueil en cours d’écriture… Le titre sera A-C

Au chant des Laudes, elle regardait le ciel. La brume était épaisse encore. Seul un bloc de crêtes perçait comme une dent dans une gencive.
Elle portait son jupon du dimanche, un jupon qu’elle portait chaque jour en réalité. Et chaque jour était dimanche depuis qu’elle s’était installée dans le village de A. Un coin abandonné des hommes, et même des dieux, disaient certains. En tout cas, abandonné des prêtres. Ce qui n’est pas tout à fait pareil. Le trou du cul du monde, disaient certains.
Et pourtant, le village de A n’était ni un trou ni un cul, simplement une enclave, un ilot suspendu, un virage, un palier entre plage et nues ; un asile où il faisait bon respirer à plein poumon.

Elle regardait le ciel et elle sentit confusément que le jour n’allait pas être aussi paisible que celui de la veille. Il lui semblait que son jupon se mettait continûment de travers. Il tournait à droite comme si quelqu’un tirait dessus. La poche se retrouvait en arrière et elle avait beau la remettre le long de la cuisse, la poche retournait sur le derrière. Elle se trouvait toute mal endimanchée, sensation qu’elle n’avait plus connue depuis un bail ; c’est à dire depuis sa vie d’avant, à C.
À C où quoiqu’elle porta, elle ne se sentait pas dans le vent.
Qu’est-ce qui vient se pendre à mon jupon, se demanda-t-elle. Puis elle tenta d’oublier. Après tout, que la poche soit devant ou derrière, il n’y avait personne pour le voir et surtout pas No-No qui vivait sans miroir.

La brume de peau était désormais tout à fait retirée. La montagne apparaissait à crû. L’air était d’une grande clarté si bien que la crête signait d’un trait sur le ciel uniformément bleu.

Elle regarda à terre, son petit bout de terre dans lequel elle avait semé des graines de sarrasin, ce sarrasin dont elle aimait les fleurs blanches rosées. Elle n’en aurait jamais assez pour récolter, porter les graines au meunier, fabriquer sa farine et en bout de course, préparer la pâte pour les galettes selon la recette transmise par sa grand-mère.
Enfin, transmise est un bien grand mot. Elle avait regardé faire sa grand-mère, sa grand-mère ne transmettait pas par les mots. Or après avoir regardé, il faut pratiquer, et il n’est pas honteux de rater quand on débute. Quand on débute, n’est-ce pas, on bute, et c’est un peu rebutant. Rater la première galette, c’est ce que fit No-No, sous les yeux affolés de sa grand-mère qui lui reprit dare-dare le rozell et le sklissen des mains, lui demandant de plutôt préparer le café pour le Petit Père. «  Va don, le Petit Père doit être réveillé. »

Le Petit Père était son grand-père : un homme aux yeux paisibles et au cœur sensible et aux jambes fatiguées, et à l’âge avancé, à tel point que les médecins refusèrent d’intervenir pour un oedème qui descendait dans les chevilles, qu’il avait très enflées. Ceignant la cheville de son grand-père, No-No mesurait la croissance de ses mains. L’expérience n’avait pas grande valeur scientifique puisque la cheville ne cessait de gonfler… si bien que No-No ne cessait de ne pas grandir. Une espèce de croissance zéro, en quelque sorte. Mais revenons à nos galettes.

Ce fut à C, que la vie lui donna une deuxième chance, lors de la fête de quartier de sa vie d’avant. Une fête que No-No ne manquait pas, parce que ne s’y vendaient pas que cochonneries, mais aussi des galettes de sarrasin à agrémenter selon son désir.
Le billig était bien là, à sa place, comme les années précédentes, la pâte grise aussi, dans une jatte de terre qui jurait dans le monde de la ville. Tout y était, enfin presque…
Il manquait le sklissen, le rozell, et tout aussi essentiel, « la dame des galettes ». Il était bientôt midi, les estomacs étaient sur le point de gargouiller, et pas une galette d’avance et « la dame des galettes. » absente. Elle doit être partie en quête des outils se dit No-No, en italique. Les outils utilisés une fois l’an, on ne se souvient plus où on les range. Et si elle ne les trouvait pas, toute cette pâte serait gâchée, point d’interrogation ?

No-No avait hérité du sklissen, du rozenn et du billig de sa grand-mère. Le billig de fonte est aussi lourd qu’une contre-basse est encombrante. Aussi l’attendait-il dans un grenier de son enfance, quelque part. En revanche, le sklissen et le rozenn la suivaient dans ses lieux de vie. Sans en parler à personne, elle alla chercher les vieux outils de bois dans son LSVR (logement à surface vitale réduite), deux rues plus loin. Au pire, ils resteront dans mon sac, au mieux ils sauveront la fête, se dit-elle en toute humilité.
La fréquentation avait doublé quand elle se retrouva devant le billig déserté, c’en était désolant. Les gens commandaient des cochonneries, ignorant le poste abandonné comme s’ils étaient aveugles à l’abîme.
No-No avait faim. Mais cela avait peu d’importance comparé à la contrariété que provoquait en elle ce billig condamné à la noirceur d’un lac de montagne sous l’orage menaçant. No-No qui aimait le raisonnement mathématique appliqué au vivant aurait pu facilement poser cette équation sans inconnue  : d’un côté, rozenn plus sklissen, de l’autre un billig et de la pâte. Si on passe le rozenn et le sklissen du côté où ils manquent, le problème est résolu. Sauf que la variable d’ajustement était No-No elle-même – puisque «  la dame des galettes  » n’apparaissait toujours pas. No-No avec son histoire commencée, souvenez-vous, par la tentative avortée d’apprendre à faire des galettes sous l’oeil incisif d’une grand-mère trop pressée.
Certains êtres humains sont ainsi faits qu’ils mémorisent, confortent et bétonnent au fond d’eux ce qui les entravent. No-No refusait de rater encore, comme s’il était écrit qu’elle devait encore rater. Elle entendait la remarque à laquelle elle n’échapperait pas : « Si vous alliez plutôt au stand des cochonneries, mademoiselle. Les galettes, franchement, mieux vaut oublier ! » Mais bientôt, il y eut une faille dans ce système aliénant et No-No eut le courage de s’y glisser. Un concert provoqua un mouvement franc et désordonné vers la fosse. Seuls quelques organisateurs, ici et là, se cramponnaient à leur poste.
No-No s’interdit d’y réfléchir à deux fois. Il y avait urgence. Elle passa de l’autre côté, enfila le tablier, alluma le gaz, remua la pâte, y ajouta un soupçon d’eau. Elle se saisit de la motte de beurre emballée- un peu trop molle à force d’attendre – et graissa le billig. Jetant quelques gouttes de pâte pour tester la température, elle s’élança.
Il n’est pas aisé d’enrayer les ratages premiers, aussi taira-t-on le nombre de galettes avortées avant l’acquisition du geste juste. En revanche, on dira que No-No quitta la fête du quartier aussi anonymement qu’elle y était arrivée, laissant la jatte vide et la pile de galettes hautes sous le torchon… Elle partait l’estomac rassasié de la première galette accomplie, faite de ses mains.
Oh vous me direz, ce ne fut qu’une toute petite victoire, et alors ?
Les mains de No-No en sortirent grandies.

Entre le brouillon de galette et les Laudes claires de ce jour débuté ensemble, quelle sorte de ligne ? Une vie humaine est-elle linéaire, circulaire, en étoile ? La vie tout court a -t-elle une forme ?

La tierce sonnait à l’église. No-No tourna machinalement son jupon pour remettre, encore, la poche sur le côté, et non derrière – on a beau dire, ce jupon obstiné l’agaçait ce matin-là – et elle partit vaquer à ses occupations jusqu’au soir. Dans le soi-disant «  trou du cul du monde  », la vie prenait la forme gourmande d’un pis rose, bombé, duveteux, suspendu au jour d’onagre qui éclôt. Une vie sans Chronos où le jour et la nuit coulent d’un même mouvement. La vie coulait et No-No, dedans, qui tétait le temps, l’écume des jours à la commissure des lèvres.

Où suis-je ?

Catégorie travail en cours sur STYLOBATE.