attachement/arrachement

16 mars 2016 § Poster un commentaire

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En France, il s’appelle Tafar. Au Sénégal, il porte un autre nom. Il s’est arraché de sa Casamance envoûté par des espoirs de gloire dorée dans le foot-ball. Sa cheville fragile serait responsable de la désillusion. Dès lors, il râle contre deux cultures au sein desquelles ses rêves se gangrènent.

A Paris, il accorde peu d’importance à sa tenue vestimentaire. Assis sur un canapé devant le vieil ordinateur-télé, il se lève pour aller pisser en traînant ses cors aux pieds. Quelques boulots d’intérim dans le bâtiment. Au Sénégal, il porte la panoplie adidas du footballeur.

Il est soutien de famille, comme tous ceux qui quittent pour un pays potentiellement enrichissant. Chaque mois, il envoie une petite-grande somme d’argent, et quand il séjourne au pays, il participe à l’entretien de la famille.

Il est capable d’honnêteté. Il dit :  je ne suis pas libre. Je suis soutien de famille. Vous ne pouvez pas comprendre. Mais sans cette loi communautaire, j’aurais sombré dans l’alcool. Mon lien est ce qui me fait tenir. Si nos peuples sont encore là, c’est grâce aux liens qui nous attachent et tissent un filet protecteur contre les prédateurs. »

Cependant il râle à l’ombre du manguier, les cors aux pieds en éventail, comme un occidental en vacances dans un monde lent qui dysfonctionne.

Sa cheville serait la raison de la désillusion.

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une gazelle à la mer

16 mars 2016 § Poster un commentaire

Sur le bateau du retour, le Aline Siloe Diatta, j’ai jeté une gazelle à la mer. Je devais rentrer en taxi-brousse mais une augmentation de taxe de 500 pour 100, au bac géré par la Gambie, doublait presque le nombre d’heures tassée au chaud sous la tôle le cul dans les ornières, et aussi le nombre de billets de 1000. Quelle est la raison politiquo-économique qui a motivé toutes ces augmentations ? Je ne me suis pas encore penchée sur la question. Je me suis penchée sur mon porte-monnaie, sur l’état de mon dos, et me suis retrouvée appuyée au bastingage du bateau, d’où j’ai jeté la gazelle. La gazelle c’est le nom de la bière sénégalaise.

j’ai pris une sale habitude, me suis-je dit. Jeter les papiers, paquets de cigarettes, écorces d’orange, vieilles bouilloires en plastique, bouts de tissus colorés, clous tordus, clous rouillés, clous cassés, clous sans tête, clous inutilisables, clous de girofle, cous de girafe, pièces métalliques mécaniques, semelles de tong où dessus de baskets, coques de pain de singes, piles de transistor, fils de fer, tee-shirt en lambeaux, tas de riz tentant pour tas de rats tentés et chiens errants… est un geste banal. Il faut dire que les camions poubelles verts jaunes blancs, ne passent pas tous les jours. Peut-être que tous les employés des entreprises de traitement de déchets travaillent au cul des camions occidentaux. Bref. J’ai jeté la bouteille, je le confesse, en un geste désinvolte. Sans même y rouler une missive. Vous ne devriez pas, me dit le voisin de bastingage. Il avait raison. Même si le verre se recycle. Vous ne devriez pas jeter une gazelle à la mer. Elle va se noyer. C’est à terre qu’il faut la lâcher et suivre le mouvement de sa colonne flexible, courir, bondir, respirer et se reposer aux heures chaudes à l’ombre des fromagers. La gazelle va et voit loin, c’est gâchis de l’ensevelir comme un corps sans vie

ma gazelle est au fond de la mer, muette et sans bulle, s’envasant parmi les vivants de l’océan. Je suis sur terre recueillant poussière de sable en suspends dans le filet des phrases. Je passe par les villages.


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à la lame du rasoir

16 mars 2016 § Poster un commentaire

Je ne sais pas pourquoi la scène me trouble autant. Une séance de coupe de cheveux n’a rien de merveilleux, et parmi les odeurs de colorants de décolorants, le souffle du sèche-cheveux, les photos glacées des magazines, l’image de poule mouillée devant le miroir, je me suis souvent racontée que les mèches mortes sur le lino ou carrelage sont finalement ce qu’il y a de plus vivant dans un salon de coiffure.

Les lumières souvent blanches, le fond musical à peine audible, le cou pris en étau dans le bac en plastique, la question entendue « l’eau, pas trop froide, pas trop chaude », la réponse pas attendue, la blouse camisole volage noire, le tapis en plastique sur les épaules, la serviette éponge enturbannée en coiffe caricaturale de femme de ménage, les pinces bigoudis, etc, etc, etc

le rituel de la coupe de cheveux n’est pas celui que je préfère. Les brosses rondes pour gonfler les cheveux fins et secs qui s’empresseront le lendemain de se carrer  au crâne où de s’électriser à la Einstein, shampoing, après shampoing, crème, gel, laque, l’espoir toujours déçu de se voir masser la tête un peu, beaucoup, passionnément, à la folie….. l’espoir toujours déçu de se voir conseiller la coupe par le spécialiste visagiste, l’effort pour échanger quelques mots sans être pris en otage d’une conversation qui mériterait d’être tue, etc etc etc, et le ticket carte bleue qu’il vaut mieux rapidement digérer sur le compte de l’argent dématérialisé.

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Je commence à percevoir ce pourquoi la scène me trouble tant. En premier lieu, c’est un salon d’hommes, et le salon est une place de sable, sous le soleil. Sonko a peu de barbe, peu de cheveux, mais suffisamment pour y voir friser la limaille grise. Son corps est menu, tendu, vif. Quelques heures plus tôt, il creusait au fond du puits. Un de ses yeux part dans la mauvaise direction. Il sort la lame de rasoir d’un lambeau de tissu. Depuis le Sida, chacun sa lame.

Ibou est dans la force vive de ses 25 ans. Il se protège les cheveux du soleil et de la poussière. Il ne quitte son bonnet bleu de laine que le soir, quand un piston silencieux dépose la nuit, quand la seule lumière est celle du feu. Il porte un bracelet de cuivre. Ses veines sont saillantes. Couper les cheveux à la lame de rasoir demande une pleine lumière. Tout deux sortent de l’ombre du manguier, Sonko s’assoit sur un bidon en plastique. Ibou s’abouche. Sa tunique blanche laisse voir une même longueur de bras une même longueur de jambes. Sa main est pleine de phalanges qui saisisent le crâne de Sonko qui le penche. Ainsi se pose sans heurt la lame rasante. La main musculeuse lève le menton avec même enveloppante autorité. La lame, ne se voit pas, ne se verra jamais. Ne se voit que le vivant du mouvement qui l’invisible, et peu à peu, le crâne apparaît luisant.


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la boîte avec les enfants

12 mars 2016 § Poster un commentaire

Avec les moyens du Tobor :  planches de bois, troncs d’arbre, tissus coloré, bouquet de fleurs sauvages dans pot de moutarde : l’atelier enfant est né.

Quelques livres, feuilles, cartons de paquets de cigarettes, crayons de couleur sur la table, et la fameuse boîte.

C’est quoi cette boîte ? se demande-t-on par geste. Reprenons l’histoire…

la boîte est sculptée de fleurs dansantes. Si ça se trouve c’est une boîte à musique ? Si on l’ouvre, une tulipe en tutu rose se mettra à danser devant un miroir à facettes qui la démultipliera. N’entends-tu pas la musique de celle que j’avais enfant, que je remontais pour animer la danseuse classique sur son pic. Un demi tour à gauche, un demi tour à droite, pour tout mouvement! Ennui, mais aussi magie.

Puis un jour, silence et immobilité. J’eus beau remonter le mécanisme, la danseuse ne bougea plus.

Danse, petite, danse !

M’enfin !

C’est une révolte, une rébellion, une grève ?

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Elle ne dansait plus, et toutes ses collègues en tutu rose dans le miroir en faisaient de même.

Petites petites, je vous en prie, je vous en supplie, je vous ordonne, affectueusement, dansez ! J’ai sans doute eu des pensées maladroites à votre égard, c’est vrai que je me suis ennuyée mais votre danse, aussi rudimentaire soit-elle, est un rituel matinal dont je ne saurais me passer !

Rien.

Vexées les filles. Les mots n’étant d’aucun secours, je dus passer aux actes.

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je me mis à danser devant elles, et à chanter les notes de la boîte à musique, n’entends-tu pas ? Demi-tour à droite, demi-tour à gauche, corps souple et habité, tenu entre ciel et terre, petite main en l’air, danse certes rudimentaire mais pas si facile

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il me fallut plusieurs matins pour chasser le ridicule, et un jour, ma danse dans le miroir ressemblant grosso-modo à celle de la troupe, elles se remirent à danser

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les enfants ne comprennent rien à l’histoire. Ils n’ont que quelques heures de vol de français à l’école, et mon diola est bien sûr plus limité que leur français. C’est pourquoi nous n’avons ni parlé, ni écrit ensemble, nous avons exploré le dessin, la photo, le cadre, eux comme moi, moi plus qu’eux. Ma danse en revanche, les a bien fait marrer

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quant-à la boîte, nous n’étions pas plus avancés, car elle ne dispose pas de remontoir. Ce n’est pas une boîte à musique. C’est quoi cette boîte nom d’un chien?!

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la main sur la joue

12 mars 2016 § Poster un commentaire

Il y a une phrase d’un poème que je ne retrouve pas. Un poème érotique ou sensuel, ou à la peau de ces deux mots. Elle parle d’une main qui épouse la forme. La forme de la fesse.

Dis comme ça, forcément, platitude qui fesse la courbure ! Le lit-téraire sent le moelleux, le tendre, ou le ferme, en tout cas, la chair, la délectation de la parfaite adéquation de deux membres. La cohésion, la cohérence, la symbiose de cette main qui vient cueillir la pêche sans once de culpabilité, mais ivre du bonheur premier d’assembler deux parties d’un ensemble.

Quelle est donc la formulation qui n’explique pas mais fait image ?

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Le front se ride, le regard se retire, et la main se pose sur la joue. Posture de la réflexion nue. La courbe de tes flancs est comme un collier, œuvre des mains d’un artiste…Ces mains sont des globes d’or, garnies de pierres de Tarsis… des phrases reviennent mais pas les bonnes, et cependant, mon corps jette un trouble. Là où je suis, la main sur la joue signifie le retrait du monde présent pour sombrer dans le noir de ses ressentiments. Or, on me veut là pleinement offerte et joyeusement comblée.


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miroir, miroir

12 mars 2016 § Poster un commentaire

Il n’y a pas de miroir

Le tissu enroulé à l’africaine sur ma tête, est-ce ridicule ? Mon corps a-t-il changé de forme ? Ai-je bronzé du visage ? Quelle allure ce matin avec cet agencement coloré que je n’oserais pas dans ma société classement endeuillée ? Mes cheveux rebiquent-ils  et dans quel sens ? Miroir, miroir, suis-je moche, suis-je belle, suis-je désirable ?

  • Par mon absence, dit le miroir, s’absentent tes critères. Je te prie de t’en remettre à tes mains pour sentir le foulard sur ta tête, à ton cœur pour savoir si tu es belle, à ton corps et sa manière de bouger pour connaître sa forme.

  • Au soleil pour choisir les vêtements sombres ou clairs, ainsi qu’à ton ouvrage : pour hisser le seau du puits, pour piler le poivre et le piment dans le mortier posé au sol, pour laver tes parties intimes après avoir fait tes besoins, il faut des vêtements amples. Pour communier avec le soleil, il faut des couleurs. Pour marcher dans le sable et porter des bols de riz sur la tête, il faut des pieds qui sentent le sol et une colonne vertébrale qui relie le haut et le bas le bas vers le haut. Ton corps sait manger selon ses besoins, sait se tenir selon l’exigence de la tâche. Avec le temps, il trouvera sa juste articulation. Tes mains vont devenir plus lentes et plus adroites, elle prendront le relais de ta tête et de tes yeux. Et comme tu regardes l’autre en son image, laisse toi regarder. Tu verras tous les angles à travers l’autre, et non pas que la face que tu présentes au miroir, duquel tu attends une image qui ne te ressemble pas.


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ligne de fuite

12 mars 2016 § Poster un commentaire

De l’aéroport au port sans se fixer dans la case Dakar. Embarquer vite, dans le bateau-forteresse, fuir la ville par la mer.

Au revoir Dakar.

P1020198Oh Salut mon Arche Aline Siloe Diatta

S’appuyer soulagée sur le bastingage. Le ciel et l’eau s’obscurcissent. Couchers de lampadaires sur les vaguelettes. Le pont levis se lève. Les amarres lâchent. Adieu.

Suivre la ligne du continent vers le sud. Manger, boire, dormir dans une cabine pour les riches, dans un fauteuil pour les autres. Petit matin servi au restaurant pour les riches, sur le pont pour les autres, qui voient l’Arche tourner à gauche dans l’estuaire du fleuve Casamance. La route est longue encore, la mer s’éloigne doucement.

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Ne pas aller jusqu’à la source du fleuve. S’arrêter quelques centaines de mètres avant le pont Badiane, à Zinguinchor. Descendre. Changer euros contre CFA. Un taxi pour Tobrouk. Traverser le pont vers le nord. Poissons à vendre sur le bord de la route pavée, bolong à gauche, bolong à droite. Le pavé devient goudron, puis piste de terre rouge, puis sable. Ralentir.

Longer le terrain de foot ensablé. Arbres, oiseaux, herbes sèches, terrain clôturé, maraîché de rouge. Au centre du jardin, le puits, sa poulie, son seau en plastique suspendu et ses 6 arrosoirs de métal gris au sol. Longer la clôture de pieux rouges et de filets de pêche. C’est ici.

Deux cases aux toits de chaume. L’ovale est le futur restaurant du campement de Tobor de la famille Goudiaby. La case à impluvium sur la droite rassemble les futures chambres autour d’un point lumineux. Pour l’instant, elles servent de poulailler. Quelques mètres encore et l’ombre du manguier dont les branches soutiennent la place stratégique du lieu : le hamac. Sagar se dresse. Ibou est près du feu. Check est sur le banc. Check, c’est le « chef ». Il a initié le campement sur des terres familiales. Check est un retour à la terre.

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Où suis-je ?

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