Jean Maure est mort

3 janvier 2017 § Poster un commentaire

Texte écrit suite à une commande d’un ami entrain d’écrire un polar : https://www.facebook.com/eric.tournaire58?fref=ts.

Merci à Isabelle Réale de m’avoir procuré un personnage ainsi défini : Nom, prénom, fonction, ancienneté, signe distinctif, un besoin non assouvi. La consigne d’écriture : la mort de son personnage…

Jean Maure est encore en uniforme quand il franchit les portes coulissantes du magasin Accor. C’est moins une de 18h. Le vigile après lui, les bloque, afin que plus personne ne rentre. Jean Maure passe les tourniquet, se retourne, il est anxieux. La nuit est dense de l’autre côté de la vitre. Le réveillon de Noël est dans trois heures et il n’a pas encore trouvé Le cadeau, pour la femme de sa vie. Du moins la femme dont il aimerait que ce soit la femme de sa vie. Il voit bien dans son regard à elle qu’il ne correspond pas. Elle a beau faire des efforts, et lui aussi, il ne colle pas avec l’image du garçon que Pat attend. Jean Maure espère. Il espère qu’avec le temps, elle apprendra à l’aimer comme il l’aime. Lui non plus ne la trouve pas « parfaitement » à son goût. Elle a de grosses cuisses, et Jean Maure préfère les fines. Mais il y a tant d’autres choses plus essentielles. Ses cuisses sont devenues sa singularité. Le petit défaut qui donne le charme…

Jean Maure croit à cette histoire. Il sait que le cadeau n’a aucune faculté de faire pencher l’histoire d’amour dans un sens ou dans un autre. Mais il veut trouver LE cadeau. Pour avoir la joie de la voir s’émouvoir.

Il erre dans les rayons, de plus en plus désespéré. Le rayon cuisine est affligeant. Le rayon cosmétique est affligeant. Les fleurs sont fanées. Les lumières sont glauques. Et la musique, s’il l’entendait, terminerait de le dégoûter. Jean Maure n’entend que d’une oreille. Et faiblement qui plus est. Cette dernière s’est usée à force de compenser la surdité de la première. Il parvient à cacher son handicap à son travail (Jean Maure est chauffeur de bus). Après 15 ans d’ancienneté, il a appris à conduire avec d’autres repères. Et il sait feindre les bruits quand on le soupçonne d’être sourd. Il parle peu. Il feint d’écouter. Il entend moins le monde que son cœur qui bat pour Pat.

Une annonce prévient que le magasin va fermer ses portes, mais Jean Maure n’entend pas. Il est terré dans le rayon jouet avec une poupée dans les bras. Il sanglote…

Les lumières s’éteignent. Jean Maure ne comprend pas. Se lève, s’inquiète, marche, court à tâtons dans les rayons. Renverse. Se cogne aux caisses. Les portes coulissantes ne coulissent plus. Bienvenue dans les coulisses du monde….

Jean Maure ne pleure plus. Il en est au point où l’on ne pleure plus. Les larmes sont pitoyables à ce degré de désespoir. Il crie. Il se perce l’unique tympan de sa propre voix. Il ne voit plus. Il n’entend plus et il voudrait ne plus rien ressentir. Devenir un robot du rayon jouet dans lequel il se retrouve sans l’avoir prémédité. Il n’y a pas de poupée, ni de cuisinette mignonnette, ni d’aspirateur miniature. Mais des engins téléguidés, des robots, et des armes. Des flingues.

« Jouer, est la seule ressource qui me reste ». se dit Jean Maure.

Il s’empare d’un flingue et joue dans les rayons. S’invente son James Bond, baise avec la poupée Pat sur les fraises, trouve les corps de mafieux coupés en morceaux dans le rayon carnivore, se prépare une vodka martini, se procure des accessoires super sophistiqués au rayon jouet garçon.

Car Jean Maure y est revenu, malgré lui. Il tâte de nouveau l’étalage. Est effrayé du nombre de flingues. Il s’en saisit. Les soupèse. Joue de la gâchette. L’un d’entre eux est nettement plus… lourd. Jean Maure n’a jamais tenu un vrai flingue dans ses mains, mais il se dit : on dirait un vrai, comme on dit d’un paysage qu’il est lunaire sans être jamais allé sur la lune.

Il pose le canon sur sa tempe droite. Il boit un dernier goût de vodka, sans martini. Et il tire.

Jean Maure avait raison. C’était un vrai flingue.

Quand nous disons d’un paysage qu’il est lunaire, nous disons peut-être vrai.

J’AI FAIT UN RÊVE

23 novembre 2016 § Poster un commentaire

J’ai fait un rêve….
J’ai rêvé que Trump nous avait tous …. . Qu’il était en réalité l’homme de la providence, qu’il allait amener un esprit mondial de co-création. Qu’il allait parvenir à porter à l’échelle d’un continent ce que d’autres inventent déjà à échelle locale…
Pendant la campagne, en réalité, Trump jouait un rôle… le rôle de celui qui avait le plus de chance d’être élu compte tenu de l’état de conscience des votants et de l’humanité dans son ensemble. IL s’étonnait même qu’on le prit au premier degré !
Maintenant qu’il avait obtenu la place de celui qui est écouté, il allait, par une autre façon de parler, influer une autre façon de penser. Et les votants se prendraient en main avec amour et intelligence…

BIT de Pau, Françoise. Photo prise par une passante

BIT de Pau, Françoise. Photo prise par une passante

tapés, les enfants

29 septembre 2016 § Poster un commentaire

Le stage au Sénégal de J., étudiante éducatrice jeunes enfants, lui a été refusé par l’institution, au prétexte que là-bas, ils tapent les enfants. Le système éducatif de là-bas serait donc réduit à ce fait : qu’ils tapent les enfants. Notre système éducatif est-il réduit à : ici, on ne tape pas les enfants ?

Je crains que ni l’un ni l’autre de ces faits ne soient suffisants pour faire du premier, un mauvais système qu’il ne faudrait absolument pas côtoyer, et du deuxième, un bon système auprès duquel on pourrait se former en toute confiance.

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passé lointain

10 septembre 2016 § Poster un commentaire

il fut un temps où le passé remontait à 1967. Quand je me posais les questions : qui je suis ? d’où je viens ? j’allais chercher réponse dans les 48 années en arrière et du côté, va savoir pourquoi, de la psychologie. Il y avait la légende qui racontait que ma mère, enceinte de la cinquième enfant que j’étais, embarque mon père dans la 4CV, lui dit : « conduis ! et prends les chemins les plus bosselés bon diù ! t’as qu’a prendre le bel air et après on prendra la piste qui mène au mottais ». Tout ça pour lâcher le morceau que j’étais dans son ventre et qu’elle avait détecté en vomissant son café au lait tartine beurrée. Ma mère ne m’avait pas voulue, pas désirée on dit  !!!!! le mot avorter fut lâché ! Si y’avait eu la pilule, comme elle disait, je ne s’rais pas là sûr et certain ! Et puis, avais-je été violée ? Parce que sinon, comment expliquer mon horreur du sexe ? Et ma soeur religieuse, comment ça se fait hein ! Et ma mère qu’a aimé un autre homme mais y’s’ ont jamais couché ensemble et que l’amoureux, y pleurait dans le champ d’a côté, alors que ma mère, elle était pas encore mariée avec un autre, mais ma mère et l’amoureux croyaient chacun de leur côté que l’autre en aimaient un ou une autre, et que mon père, il est arrivé par là-dessus, et il a pris la place, et bon diù ce qu’il était pas aimable, ce qu’il était lourd et grossier, et il en imposait, mais, quand il est parti en Algérie, il a envoyé une carte à ma mère et par là, par les mots, ma mère elle a dit oui dans son cœur, sauf que la lettre elle ne l’a plus

et quand mon père est mort, enfin avant qu’il soit mort, même, elle espérait qu’il meurt avant l’autre, l’amoureux, parce que comme ça elle aurait pu finir ses jours avec lui, mais non, c’est pas ce qu’est arrivé, et que quand elle faisait l’amour avec mon père elle pensait à l’autre et que en fait c’était pas faire l’amour, parce que le père quand il voulait il voulait et que la femme, fallait bien, et que comme ça, ils ont eu 5 enfants jusqu’à ce que le  docteur, enfin, lui parle d’un truc magique et que ma mère elle l’aurait embrassé

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photo : spam

depuis que je ne me demande plus : qui je suis ? d’où je viens ?  le passé remonte à beaucoup beaucoup beaucoup plus loin que 1967. Il remonte très très très loin, au delà de l’horizon, plus loin que la terre est ronde. Je suis un bois flotté rapporté du passé lointain. Par la vague qui me porte, je sens battre mon corps dans mon cœur et mon sexe, et mes pores s’ouvrent. La vague me dépose dans le creux, où je rame de nouveau vers elle

à tout coeur

17 août 2016 § Poster un commentaire

on m’a volé un cœur, il était de pierre. Je l’avais posé près du bouquet de fleurs sauvages que je renouvèle chaque semaine. Posé à l’entrée de ma maison pour accueillir le passant, l’inviter à sourire. L’objet n’avait pas grande valeur. Il venait d’un emmaus qui ne se prend pas pour une brocante. Mais il avait une histoire, une raison. Une histoire d’amour évidemment. Est-elle partie avec ?

Il faut un cœur tendre pour ne pas en vouloir au voleur. Mais il faut un cœur de pierre pour ne pas en souffrir. Un cœur de pierre, je n’en ai plus.

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désobéissance collective

26 juin 2016 § Poster un commentaire

il faudrait, dit Y., un geste collectif de désobéissance

quoi, par exemple, demande M

je ne sais pas, répond Y

M dit : j’ai un exemple. J’ai participé à une action « transports gratuits» aux halles.

où aux halles ?

à Paris, aux halles. Nous avons franchi les portiques sans ticket. Par dessus, par dessous, sur le côté et ostensiblement. Les contrôleurs étaient de l’autre côté

et ?

on s’est retrouvé sans amendes sur le quai à attendre un métro

et ?

après, je ne sais pas. Je suis sorti récupérer mon vélo qui était accroché là-haut.

Y dit : il faudrait désobéir et que ça serve à quelque chose. Par exemple, on pourrait collectivement utiliser le RSA comme une ressource qui donne du temps au temps. Parce que… le problème, c’est que ceux qu’on pas de problèmes d’argent n’ont pas le temps, et ceux qui ont du temps n’ont pas d’argent

c’est pas ce que tu fais toi ?

oui

quoi oui

c’est ce que je fais

et ça va comment ?

ça va

t’as assez ?

ça va bien

tu crois que t’es le seul à le faire

non

donc ça, c’est fait.

M dit : en réalité, on peut désobéir légalement

c’est bizarre ce que tu dis

ce que je veux dire, c’est qu’à tous les niveaux, on peut tordre les lois, et au bout du compte on fait ce qu’on veut

tu crois ?

t’as qu’à voir les paradis fiscaux

c’est pas pareil

pourquoi c’est pas pareil ?

ils ont des avocats, des juristes, des connivences, des lobbies, etc… ils n’ont pas besoin de se cacher parce que c’est pas grave s’ils se font choper. Nous , faut pas qu’on se fasse prendre

Y. dit : en fait, il faudrait que le geste de désobéissance civile qui ne sert à rien (comme passer ostensiblement dessous, dessus et sur le côté du portique du métro les halles à paris) soit une diversion pendant qu’invisiblement, on fabrique des petites vies tranquilles comme on en a envie, ensemble et chacun autour de son petit noyau

c’est ce qui se passe non ?

ben non

pourquoi ben non

exemple : notre dame des landes. C’est collectif, c’est visible, c’est désobéissance, mais c’est pas diversion parce que c’est grave. C’est beaucoup de terre qui disparaît, et à force d’être nombreux sur terre et de mettre beaucoup de terre sous le goudron, on bouffera plus que du sans terre. Je ne te parle pas de tout ce qui disparaît avec la terre engoudronnée, parce que je ne sais pas, parce que ça me rendrait malade si je savais. Ça me rassure de ne penser qu’à mon estomac. Si je ne lui donne plus de terre, de vent, de pluie, de soleil et de temps (tu sais cette sensation de dilatation qu’on ressent le matin dans l’estomac et ailleurs, quand on a envie de faire plein de choses et qu’on a tout le temps avec soi, celui de laisser monter ce qui s’impose en premier, la confiture de fraise, les semis, ou le plancher, ou la préparation de l’animation d’août au village, ou l’écriture d’une réflexion, d’un poème, ou l’observation du nid caché entre la mousse et le béton, ou la fabrication de la première pâte feuilletée, ou la visite à françoise qui s’est cassé la margoulette, ou l’apprentissage de la fabrication du greuil ou des galettes de sarrasin pour faire les marchés , ou le coup de main à mat et julia qui montent leur serre. Tu sais, ce temps où rien ne se décide d’en haut, mais les choses se font dans l’ordre où elles doivent se faire. Si mon estomac est privé à tout jamais de ce temps là parce que les ilots terre vivantes ne sont plus suffisants, il crèvera, et on n’en parlera plus

ça, ça sera fait.

Moi, dit M. je voudrais au moins qu’il me reste un bout de terre dans la forêt pour enterrer mon corps

faudrait pas que ton estomac soit rempli de cochonneries

oui

quoi oui ?

j’y fais attention bien sûr, au cas où. En tout cas, j’aimerais bien désobéir comme ça. Mon corps nu dans la terre avec un beau rituel ré-iventé et ça sera forcément du collectif, parce que je serai pas là pour le faire seul

ils font ça en angleterre

je sais. C’est pour ça qu’ils quittent l’europe

tu crois ?

je m’arrange pour le croire

en attendant, faudrait pas avoir besoin d’aéroport plus grand

faudrait pas avoir besoin de multiplier les voix sur les rocades

faudrait pas avoir besoin de construire des châines de maisons alignées dans les lotissements comme les tombes dans les cimetières

faudrait pas avoir besoin d’y aller vite

où ?

au cimentière

c’est con, au moment où j’ai posé la question, j’avais la réponse

quand on y va vite, on voit, « rien »

quand on y voit, « rien », on se dépêche d’y mettre quelque chose

mais comme il y avait déjà quelque chose, qu’on avait pas vu

c’est la guerre

c’est ça, la guerre

ça doit bien finir par s’arrêter, un jour

troublant

16 juin 2016 § Poster un commentaire

# 1

elle marche vite et droit sur le trottoir. Ses bottes frappées de cavalière entraînent, mais le buste traîne et du visage se dégage une douleur mate. La bouche vaillante n’est pas en reste qui projette des mots en avant des talons. « Putain, j’en peux plus ! ». Les mots restent là tandis que la fille continue

# 2

la petite bonne femme en jupe bleu marine, chaussures d’enfant et queue de cheval poivre et sel, ne se décide pas encore… à passer parmi la flotte de tables rondes amarrées à la terrasse du café…. elle se micro-panique… bouchon timide flottant sur du goudron… où tout semble entremêlé d’instabilité… elle voit le comptoir, -lui apparaît comme un radeau ? … et elle attend autant qu’elle la craint… la vaguelette qui l’emportera de l’autre côté

# 3

il écrit des choses sur des serviettes en papier

qu’il ne rature jamais

il récrit

puis il déchire la précédente en peluches volatiles

et ainsi de suite de sa vie

il a écrit nèfle au bic bleu

ses textes finissent en boulette qu’ils protègent de la perte en les stockant sur le dos, ce qui fait que sa bosse n’en est pas une mais est une courbe de gausse pleine de boulettes de mots bleus

il craint l’oubli

l’oubli des mots

s’il devait chuter dans un trou de mémoire, il serait amorti par ses boulettes de mots stockées sur son dos

 

le silence du lendemain

9 juin 2016 § Poster un commentaire

une fois dans ta vie, tu auras peut-être la chance d’être visité par la fée. Ce sera La Visite. La Visite est unique. La fée est unique. Ses points de chute sont fonction de courants inconscients. Il est vain de la payer, de la prier, de lui écrire. Préfère plutôt te préparer à La Visite. Que lui demanderas-tu si elle atterrit à tes pieds?

un jour, tu ne le verras pas venir, il n’y aura plus de fée. Tu la verras peut-être scratchée sur la chaussée, charpie de matérialité. Ne t’en émeut pas, au contraire. L’humanité sera sauvée. Ce sera le lendemain de La Visite. La nuit aura passé sans signe manifeste. La fée aura sauté du haut de la fenêtre, chargée de ce qu’ « on » lui aura demandé. Ne te méprends pas. Ce « on » qu’elle aura visité, n’aura pas demandé le suicide. La fée ne peut obtempérer à un tel souhait. Le « on » visité aura donné à ses lèvres la formule. La fée, la dernière, sera libérée. Nous quitterons l’illusion pour le vivre.

tu ne peux pas imaginer le calvaire de la fée d’être prisonnière de notre monde, qui l’épuise en mouvements superfétatoires pour n’entendre que vœux stupides, égotistes. La plupart ne pense pas plus loin que le bout du nez, les autres ont besoin de dix années de recherche, et d’autant de bibliothèques, d’autres refusent de croire en elle, d’autres sont vexés de s’en remettre à une fée, solution infantile disent-ils, d’autres se sont retirés dans des champs de conscience où la fée a peu de chance de chuter. Tout cela est si simple pourtant. Mais d’autres encore n’ont plus confiance, plus envie. Ils n’en veulent plus de l’humanité qui a suffisamment prouvé, disent-ils, son incompétence à se réjouir de son essence.

La fée ne sait pas, pas plus que toi, s’ils pensent juste. Prépare toi. Que lui demanderas-tu le soir de La Visite ? Ne prépare pas les mots. En sa présence, tu les oublierais et ta langue fourcherait. Nul ne connaît à froid la formule, mais de plus en plus sont sur le point. Quand la fée se présentera, si tu es prêt, la formule naîtra d’elle et de toi. D’où sortira-t-elle ? Nul ne le sait. Disons d’inconscient collectif mais c’est déjà trop. Persistante volonté de nommer alors qu’on ne sait pas.

mais le lendemain, sois en certain, tu sauras. Le matin sera silencieux de lumière. Il serait vain de tenter de décrire ce qui se passera par la suite. Cela a été dit mille et une fois, mais jamais cru. Alors n’épuisons pas les mots davantage. Préparons le silence du lendemain.

Jérome et Sylvie

7 juin 2016 § Poster un commentaire

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comme Jérome ne pouvait plus se mettre à la place du salarié, depuis qu’il était devenu patron,

Sylvie ne pouvait plus comprendre une part de l’humanité, depuis qu’elle s’était mise à l’aimer.

Elle s’était mise à l’aimer quand il lui apparut avec évidence que l’autre, était un soi, d’une autre forme, placé à un autre endroit. Elle rencontrait désormais l’autre ; car devenu une des infinies vies potentielles, qui aurait pu être la sienne. Mais elle ne le comprenait pas, par incapacité de se projeter dans la vie de l’autre si éloignée de la sienne. Elle écoutait donc davantage l’autre qui savait mieux qu’elle-même comment se dépatouiller avec une vie qui lui semblait si opposée à la sienne mais qui aurait pu être la sienne.

Quand Sylvie lisait « les choses » de Perec, par exemple, elle ne comprenait pas comment une vie pouvait être bâtie à partir d’un plan qui ne s’intéressait pas à cette vie, mais à d’autres vies. Comment pouvait-on subitement rêver de se ruiner pour un voyage à Londres pour « partager leur temps entre la National Gallery, Saville Row, et certain pub de Church Street dont Jérome avait gardé un souvenir ému. Mais il n’était pas encore assez riches pour s’habiller de pied en cap ».

Sylvie se souvenait vaguement avoir laissé des instances externes, considérées comme supérieures, prendre les commandes de sa vie ; ce qui l’avait entraînée dans la quête « inassouviable » de SA place dans la société. Mais cela lui semblait d’un autre monde, d’une autre époque. Aujourd’hui, elle était persuadée qu’on n’en était plus là. Il faut dire que Sylvie avait en elle, inscrit profondément, la certitude que le monde évoluait au même rythme et dans la même direction que la perception qu’elle en avait. Aussi était-elle inévitablement stupéfaite de croiser des vies qui ne lui semblaient plus possibles aujourd’hui, car les valeurs sur lesquelles elles reposent nuisent dangereusement au vivant. A moins de ne pas accorder d’importance au vivant, mais cela, elle ne pouvait l’envisager, tout du moins tant qu’il y en avait, du vivant. Puisqu’il est là, on ne peut pas le nier, c’était aussi simple que cela, pensait-elle. N’anticipons pas sur sa disparition. Cependant, elle se voyait parfois comme une survivance dans un film d’anticipation.

Comme Jérome, donc, depuis qu’il était devenu patron, elle ne pouvait plus se mettre à la place de l’autre, l’étranger. Et la distance entre elle et l’étranger avait ceci de bon qu’il laissait la place au questionnement. Elle n’en était que plus attentionnée à la vie de l’autre qui, inévitablement, devenait curieux de sa vie à elle, si éloignée de la vie de l’étranger. En revanche, Jérome en venait à détester de plus en plus les salariés, surtout ceux qui ne parvenaient pas à faire coïncider leur vie avec leur fonction d’employé au sein de la société de gestion et finances que Jérome dirigeait désormais.

http://www.ina.fr/video/I00005530

je sais… je sais

7 juin 2016 § Poster un commentaire

Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à la famille, je la rejetterais de mon esprit.

Si je savais quelque chose utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier.

Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime.

Mes pensées, Montesquieu

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Où suis-je ?

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