Jérome et Sylvie

7 juin 2016 § Poster un commentaire

perec

comme Jérome ne pouvait plus se mettre à la place du salarié, depuis qu’il était devenu patron,

Sylvie ne pouvait plus comprendre une part de l’humanité, depuis qu’elle s’était mise à l’aimer.

Elle s’était mise à l’aimer quand il lui apparut avec évidence que l’autre, était un soi, d’une autre forme, placé à un autre endroit. Elle rencontrait désormais l’autre ; car devenu une des infinies vies potentielles, qui aurait pu être la sienne. Mais elle ne le comprenait pas, par incapacité de se projeter dans la vie de l’autre si éloignée de la sienne. Elle écoutait donc davantage l’autre qui savait mieux qu’elle-même comment se dépatouiller avec une vie qui lui semblait si opposée à la sienne mais qui aurait pu être la sienne.

Quand Sylvie lisait « les choses » de Perec, par exemple, elle ne comprenait pas comment une vie pouvait être bâtie à partir d’un plan qui ne s’intéressait pas à cette vie, mais à d’autres vies. Comment pouvait-on subitement rêver de se ruiner pour un voyage à Londres pour « partager leur temps entre la National Gallery, Saville Row, et certain pub de Church Street dont Jérome avait gardé un souvenir ému. Mais il n’était pas encore assez riches pour s’habiller de pied en cap ».

Sylvie se souvenait vaguement avoir laissé des instances externes, considérées comme supérieures, prendre les commandes de sa vie ; ce qui l’avait entraînée dans la quête « inassouviable » de SA place dans la société. Mais cela lui semblait d’un autre monde, d’une autre époque. Aujourd’hui, elle était persuadée qu’on n’en était plus là. Il faut dire que Sylvie avait en elle, inscrit profondément, la certitude que le monde évoluait au même rythme et dans la même direction que la perception qu’elle en avait. Aussi était-elle inévitablement stupéfaite de croiser des vies qui ne lui semblaient plus possibles aujourd’hui, car les valeurs sur lesquelles elles reposent nuisent dangereusement au vivant. A moins de ne pas accorder d’importance au vivant, mais cela, elle ne pouvait l’envisager, tout du moins tant qu’il y en avait, du vivant. Puisqu’il est là, on ne peut pas le nier, c’était aussi simple que cela, pensait-elle. N’anticipons pas sur sa disparition. Cependant, elle se voyait parfois comme une survivance dans un film d’anticipation.

Comme Jérome, donc, depuis qu’il était devenu patron, elle ne pouvait plus se mettre à la place de l’autre, l’étranger. Et la distance entre elle et l’étranger avait ceci de bon qu’il laissait la place au questionnement. Elle n’en était que plus attentionnée à la vie de l’autre qui, inévitablement, devenait curieux de sa vie à elle, si éloignée de la vie de l’étranger. En revanche, Jérome en venait à détester de plus en plus les salariés, surtout ceux qui ne parvenaient pas à faire coïncider leur vie avec leur fonction d’employé au sein de la société de gestion et finances que Jérome dirigeait désormais.

http://www.ina.fr/video/I00005530

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