la boîte avec sagar

9 avril 2016 § Poster un commentaire

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c’est quoi cette boîte ? me demande sagar

Mon dieu ! la boîte, je l’avais oubliée. Nous sommes sous le manguier où sagar remarque le moindre élément curieux. Du hamac qui lui est réservé le jour, il voit quand je vois, il voit quand j’écoute, il voit quand je cherche, quand je suis perturbée, perplexe. Il voit quand j’ai besoin de parler ou de me taire. Il voit pour tous les autres.

Il ne s’est trompé qu’une seule fois sur l’interprétation d’un regard que je portais vers le feu. Il grillait du poisson. Une des rares fois où il quitta le hamac pour amorcer la préparation du repas. Je regardais dans sa direction, lui donnant à croire que je l’observais pour mémoriser une nouvelle recette. Ce n’était pas le cas. Nous étions à la fin du séjour, et je n’étais plus au stade du poisson grillé, mais de recettes beaucoup plus sophistiquées ! Je savourais le fait d’être là, tout simplement.

La boîte de métal gris, gravée de fleurs, ne lui a pas échappée. L’objet est insolite ici, où le bois, le filet de pêche en guise d’éponge, les bols légers d’aluminium, les 4 grandes cuillères, la minuscule théière, les mugs dépareillés de verre et de plastique, le couteau pour la cuisine, les seaux blancs pour la vaisselle, le seau alimenté en eau du puits pour y plonger un mug et se désaltérer, un récipient cabossé au cul noir charbon pour préparer le café, quelques gamelles en fonte dont les couvercles servent de poêles, sont tous les objets.

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Le mortier sort du lot. Son bois est gravé d’un motif géométrique, lignes horizontales et triangles mathématiquement entrecroisés, que l’on retrouve sur le pilon. Poli par l’usage, il est à la cuisine ce que le hamac est au manguier

La boîte, je la traîne depuis l’aéroport d’Orly où on me l’a remise en main propre. J’ai hésité à la prendre, des fois que ça aurait été une bombe, mais les mains de l’enfant qui me la tendaient, et ses yeux, me racontaient autre chose.

Je raconte à Sagar où j’en suis de mon enquête. La piste boîte à musique (les fleurs qui dansent, la forme rectangulaire, le poids) ne le convainc pas. Où serait la clé pour remonter le mécanisme ?

Je lui avoue un gros défaut : je nie ce qui ne nourrit pas l’histoire que je me raconte et j’invente ce qui la nourrit ; ce qui n’est pas sans poser quelques confusions entre la réalité et la fiction…

La boîte n’est assurément pas une boîte à musique, à moins qu’un mécanisme subtile, un système astucieux comme ceux des anciennes montres-bracelet-aiguilles qui se remontaient en agitant le bras…

  • ne serait-il pas plus simple d’ouvrir la boîte ? me demande Sagar.

Soit… je lui la tends. Son bras est long, et maigre. Suite à une maladie respiratoire chopée à l’usine, il a beaucoup maigri. Ses dernières analyses sanguines ne sont pas réjouissantes. Il ne travaille plus. Il arrive le matin vers 9h, avec la première papaye de l’année, quelques patates douces, des cornes de gazelle… il s’installe sur le hamac, tendu entre deux branches solides du manguier. Il goutte et participe à la vie qui va et vient, du jardin maraîché au thé, du thé au puits, du puits aux chambres, des chambres au goudron, des visiteurs de passage aux permanents, du maçon au poissonnier…

Au cours de journées solitaires et ennuyeuses, Sagar lut plusieurs livres que j’apportai pour les enfants, et il dessina ce qui devint l’histoire du garçon, de l’oiseau et du serpent, éditée dans le livre numéro 1 de la collection « les moyens du Tobor ».

À la nuit tombée, Sagar rentre chez sa mère pour partager avec elle le dernier repas du jour. C’est alors que le hamac se libère, ni trop proche, ni trop loin du feu. Il berce l’endormissement du jour.

  • C’est de l’arabe sur le couvercle, dit Sagar en me tendant la boîte.

Je l’ai cru, moi aussi, d’autant que l’enfant qui me remit la boîte portait une djellaba blanche.

  • Je crois que ce sont des dessins calligraphiés, un rébus, je crois.

Sagar regarde, ne voit rien de lisible, pose la boîte sur la table basse en bois. Nous l’observons. Je finis par apercevoir un rat. Je le montre à Sagar. Il confirme.

  • Mon premier est donc RAT.

Le deuxième… voyons… comment le décrire ? Nous observons… je devine…  Sagar tend le bras pour attraper la boite. J’hésite. Je lui tend la boîte. Il regarde. Il regarde. Il regarde. Rougit-il ?

  • lui : je ne vois rien

  • moi : mon deuxième, dessiné à un poil du museau du rat, est, il me semble, le sexe d’une femme

  • lui : montre

  • moi : tu confirmes ?

  • lui : oui

  • moi : mon troisième, c’est un T. D’accord ?

  • lui : oui

  • moi : Mon quatrième est une sorte de règle de 30 jours, avec par-ci par-là des croissants et des pleines lunes

  • lui : mois

  • moi : probablement

  • lui : rat/T/mois

  • moi : ratez moi

  • lui : il manque quelque chose

  • moi : oui

  • lui : rat/sexe de femme/T/mois

  • moi : ben non

  • lui : je ne vois pas

  • moi : dans nos contrées civilisées, le sexe de la femme peut se nommer par un petit mot de trois lettres, qui sert aussi à insulter

  • lui : pourquoi ?

  • moi : c’est con. Ça viendrait de connil, le lapin

  • lui : le lapin d’Alice, j’ai bien aimé

  • moi : tu l’as lu aussi ? 

  • lui : RAT/CON/T/MOIS

  • moi : racontez-moi

nous aurions pu ne jamais ouvrir la boîte. Nous aurions pu continuer à essayer de deviner, inventer, dialoguer. Ce que nous avons fait. Ce n’est que rentrée à Paris que j’ai finalement ouvert la boîte dont je savais pertinemment ce qu’elle contenait. Des mots. Encore des mots. Toujours des mots. Je l’avais fabriquée afin d’inventer des histoires avec les enfants dont l’incipit ou le titre aurait été tiré au hasard dans la boîte : combien de terre faut-il à un homme…. Instruments d’amour… passagère clandestine… le ventre de l’arbre…. les petites marées… le baiser du mammouth… rêve général… etc etc etc… les enfants étant en début d’apprentissage du français, et moi plus qu’en début d’apprentissage du diola, ce fût le dessin. La boîte n’a pas dit son premier mot.

 la boîte, le vol, ça boîte à Dakar, ligne de fuite, le thé, miroir miroir, la main sur la joue, la boîte avec les enfants, arrachement/attachement, premiers mots,  à la lame du rasoir, croyance, écoute, toubab, (vous êtes ici), retours, gie, une gazelle à la mer

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