à la lame du rasoir

16 mars 2016 § Poster un commentaire

Je ne sais pas pourquoi la scène me trouble autant. Une séance de coupe de cheveux n’a rien de merveilleux, et parmi les odeurs de colorants de décolorants, le souffle du sèche-cheveux, les photos glacées des magazines, l’image de poule mouillée devant le miroir, je me suis souvent racontée que les mèches mortes sur le lino ou carrelage sont finalement ce qu’il y a de plus vivant dans un salon de coiffure.

Les lumières souvent blanches, le fond musical à peine audible, le cou pris en étau dans le bac en plastique, la question entendue « l’eau, pas trop froide, pas trop chaude », la réponse pas attendue, la blouse camisole volage noire, le tapis en plastique sur les épaules, la serviette éponge enturbannée en coiffe caricaturale de femme de ménage, les pinces bigoudis, etc, etc, etc

le rituel de la coupe de cheveux n’est pas celui que je préfère. Les brosses rondes pour gonfler les cheveux fins et secs qui s’empresseront le lendemain de se carrer  au crâne où de s’électriser à la Einstein, shampoing, après shampoing, crème, gel, laque, l’espoir toujours déçu de se voir masser la tête un peu, beaucoup, passionnément, à la folie….. l’espoir toujours déçu de se voir conseiller la coupe par le spécialiste visagiste, l’effort pour échanger quelques mots sans être pris en otage d’une conversation qui mériterait d’être tue, etc etc etc, et le ticket carte bleue qu’il vaut mieux rapidement digérer sur le compte de l’argent dématérialisé.

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Je commence à percevoir ce pourquoi la scène me trouble tant. En premier lieu, c’est un salon d’hommes, et le salon est une place de sable, sous le soleil. Sonko a peu de barbe, peu de cheveux, mais suffisamment pour y voir friser la limaille grise. Son corps est menu, tendu, vif. Quelques heures plus tôt, il creusait au fond du puits. Un de ses yeux part dans la mauvaise direction. Il sort la lame de rasoir d’un lambeau de tissu. Depuis le Sida, chacun sa lame.

Ibou est dans la force vive de ses 25 ans. Il se protège les cheveux du soleil et de la poussière. Il ne quitte son bonnet bleu de laine que le soir, quand un piston silencieux dépose la nuit, quand la seule lumière est celle du feu. Il porte un bracelet de cuivre. Ses veines sont saillantes. Couper les cheveux à la lame de rasoir demande une pleine lumière. Tout deux sortent de l’ombre du manguier, Sonko s’assoit sur un bidon en plastique. Ibou s’abouche. Sa tunique blanche laisse voir une même longueur de bras une même longueur de jambes. Sa main est pleine de phalanges qui saisisent le crâne de Sonko qui le penche. Ainsi se pose sans heurt la lame rasante. La main musculeuse lève le menton avec même enveloppante autorité. La lame, ne se voit pas, ne se verra jamais. Ne se voit que le vivant du mouvement qui l’invisible, et peu à peu, le crâne apparaît luisant.


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