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4 décembre 2015 § Poster un commentaire

des petites pancartes poussent sur les tombes entre chrysanthèmes et mauvaises herbes. Elles sont de deux espèces. Les premières, les plus nombreuses, font appel à qui connaîtrait les restes humains ci-dessous ensevelis. Les secondes ont tranché : ici est une tombe  «réputée abandonnée ». Dans les deux cas, elles poussent sur des tombes « non entretenues ». Les restes humains ensevelis ci-dessous vont probablement rejoindre la fosse commune si personne ne se manifeste

une pluie de questions tombe sur ces tombes : Qu’est-ce qu’une tombe entretenue ? Qu’est-ce qu’une entre-tenue ? Qu’est ce que la réputation d’une tombe ? Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe ? Au nom de quelles lois remue-t-on les morts ? Qu’est devenue la chanson sur l’église Saint-Savin que sa Grand-mère chantait ? Le cabinet d’étude est-il payé au nombre de tombes libérées de leurs restes humains ? Comment avancer entre morts et vivants qui se soutiennent ? Qu’est-ce que la mort ? Comment s’entre-tenir ? Pourquoi cet attachement à la tombe de Rosalie ? Le sacré est-il une petite ou une grande chose ? La fosse commune est-elle une tragédie ? Y-a-t-il un commun ancêtre ? Etc…

certains ont une approche juridique ou scientifique ou sensible de la mort, certains ne séparent pas. Certains casent les morts dans des caveaux de raison, certains pensent à un mort, aux humeurs invisibles et ça ne fait pas raccord

Aîchouch Abdallah, né en—-, au Maroc, mort en —-, à Ferrières, village de mines

on me raconte : quand la mine a fermé, contrairement à ses compatriotes, Aîchouch Abdallah est resté. Malade d’une pneumonie, peut-être n’était-il pas en état de faire le voyage, de trouver la force de renouer avec son pays d’origine. Peut-être aussi avait-il trouvé à Ferrières une terre d’accueil, une famille de substitution, celle qui lui a proposé de l’héberger, de l’adopter. Peut-être que des amitiés fortes sont nées. Des liens fraternels. Quand son hôte est mort, Aïchouch aurait dit « j’ai perdu mon frère ». Aïchouch est mort un mois après son frère. Récemment sa tombe était étiquetée : Tombe réputée abandonnée

quelqu’un l’a toujours connu. C’est un homme qui interroge. L’a-t-il toujours connu ? Que veut dire connaître quelqu’un ?

quand l’homme qui interroge allait chez sa grande Tante en vacances, il côtoyait une famille, installée plus bas. Il y avait Monique et Mimi. Il se souvient de Monique la coquine. Quand elle voyait Aïchouch, elle lui ordonnait en riant « Pète Aïchouch, allez pète ! ». Et Aïchouch pétait. Ça faisait « Poum ! ». Ce jeu était comme un rituel.

il dit : Aïchouch a choisi de rester. Il fait le parallèle entre l’ouvrier à la mine travaillant sous la roche et le corps décomposé sous le sol. Des parallèles comme toutes les parallèles qui ne se rejoignent pas. La première est inscrite dans l’histoire d’un village, elle ne s’effacera pas, la deuxième pose question.

il dit : Aïchouch était un parmi une trentaine. Il regarde les baraquements où ils étaient logés. Il y avait des espagnols aussi, des réfugiés de la guerre. Il note la fracture : avant et après la guerre d’Algérie, quand la propagande anti-arabe s’est manifestée ouvertement.

« Pète Aïchouch, allez pète ! ». Et Aïchouch pète.

il ne sait pas quand Aïchouch a été enterré. Ce serait par l’Abbé Larouye, qui a accepté de donner une cérémonie à un musulman. Pour se repérer dans la chronologie, il fait appel à la mort d’un être cher, en 83. Aïchouch était déjà mort. Probablement est-il parti au début des années 80, sa tombe porte le croissant. Elle n’était pas sophistiquée, mais il avait sa tombe, il avait sa place, c’est ce qu’il dit.

il dit : laissons les morts en paix !

« Pète Aïchouch, allez pète ! »

une loi lointaine dans le temps et dans l’espace tombe sur les municipalités qui la relègue : La loi entraîne une volonté de réorganiser les cimetières. Comment ça marche un cimetière ? Quelques éléments de réponse piochés sur Internet : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F31001

les municipalités ne peuvent pas supprimer une concession sur un coup de tête. Ils doivent suivre une procédure qui à priori protège. Mais la loi reste celle qui décide de l’organisation, ré-organisation des lieux des morts. L’homme qui interroge demande : qu’est-ce qu’une tombe abandonnée? Qu’est ce qu’une tombe entretenue ? Sur des tombes vétustes, il voit des chrysanthèmes fleurir une fois par an à la Toussaint, pour lui, ce serait un signe suffisant de non-abandon

ma mère, qui m’a appelée au téléphone, pense autrement. Ma mère ne m’appelle jamais. M’a appelée pour me remercier de la carte reçue pour son anniversaire. En réalité, ce n’était pas encore son anniversaire. J’ai envoyé la lettre une semaine trop tôt. Mais c’était bien un anniversaire, celui de la mort de mon père. 15 ans qu’il s’est affalé sur la route, subitement, après avoir reçu un coup par un jeune garçon en crise de délire. Ma mère n’a pu veiller le corps de mon père. Il est parti en camion de pompier pour être autopsié. Elle a tenté de s’y opposer. Elle voulait voir le corps inanimé, l’accompagner par des prières, inscrire lentement le départ par des aller-retour entre la vision du corps inerte et celle des souvenirs de l’homme vivant. Le flic lui a répondu avec autorité: « ça ne vous regarde pas »

ma mère au téléphone, me raconte la journée de la mort de mon père, comment, revenant du marché, il arrive 45 minutes en retard au repas du midi, et dit avec une douce ironie « pile à l’heure ! », comment il part souhaiter l’anniversaire de son petit-fils qui habite à la ferme : Pierre, 7 ans. Comment ce soir là, il souhaite s’installer dans la cuisine pour regarder le match de foot, pour ne pas s’endormir devant la télé. Habituellement, c’est moi, m’explique ma mère, qui regarde le film dans la cuisine et lui, il regarde le foot, allongé là-haut, dans la chambre. Mais ce match, ce devait être les quarts de final de la coupe d’Europe, il veut le vivre jusqu’au bout. Avait-il les yeux ouverts pour la victoire du Bayern Munich ? Ma mère continue. Elle me raconte comment les voisins viennent en criant, implorant d’aller calmer leur fils en délire. Il casse tout dans la maison. Mon père s’y rend, tente quelque chose en vain, se prend un coup, à la cuisse dit-on. Il se retire, de la maison d’abord, puis de la vie ensuite. Ma mère détaille toutes les étapes qui suivent

je n’ai jamais autant écouté ma mère, écouté vraiment, en mettant de côté les légendes véhiculées de son vivant. Elle n’aimait pas mon père, c’est ce qu’elle a toujours dit. J’ai écouté. Et j’ai entendu l’attachement à cet homme, malgré tout, et le manque de lui aujourd’hui. Elle entretient sa tombe. Probablement une des plus fleuries du cimetière. Les fleurs changent en fonction des saisons. Pour ma mère, une tombe dont on retrouve les chrysanthèmes une année plus tard, à la Toussaint, est une tombe abandonnée. Alors, il n’est pas anormal de céder la place

je lui demande ce qu’il en est de la tombe d’Etienne, un ouvrier agricole qui un peu comme Aïchouch, mais venu de moins loin, s’était adopté chez mes parents. Je ne me souviens que de l’avoir aimé. Il avait sa chambre en-bas, il était heureux, me dit-on. Avait-il choisi de venir, de vivre au service de la petite ferme de mes parents ? Je ne sais pas. Il a choisi d’y mourir. Il serait parti après le repas du midi avec un litre de cidre, une faucille, quelques autres outils dont une corde. Il avait pour mission de ratisser le champs du Mottais. Il n’est pas revenu le soir. Mon père l’a retrouvé pendu le lendemain. Je ne sais pas si un Abbé Larouye a accepté de l’inhumer. Toujours est-il qu’il a sa tombe dans le cimetière. Réputée abandonnée. Je l’ai en photo dans mes archives, car la dernière fois que je suis allée dans le cimetière, c’est la sienne que je suis allée voir, autant que celle, riche et fleurie, de mon père

« Pète Etienne pète ! »

l’homme qui s’interroge dit : Il y a volonté de standardisation, de normalisation, désir de carreler la mort.

tout le monde est concerné. L’homme au béret, connaissance de l’homme qui interroge, qui d’habitude laisse dire, a pris parole : 4 ou 5 branches de sa famille sont touchées. Sans doute des tombes pour lesquelles on lui demandera de choisir entre les abandonner ou renouveler la concession. Pour lesquelles choisira-t-il de payer ?

l’homme au béret pense à la mort. L’homme qui interroge pense à la mort. Je pense à la mort. La jeune femme qui se recueille sur la tombe de Rosalie Soubié, née Sanchou le 28 avril 1900, morte le 25 juillet 1992, pense à la mort. Rosalie habitait une sorte de cabane au lieu dit Le Bourinquet que certains entendent comme Bourg Inquiet. J’ai vu Rosalie parler, je l’ai vu bouger. Je l’ai vu servir du café réchauffé à son neveu, qui la questionne en patois et la filme, avec la conscience que sa tante et son lieu de vie doivent faire trace. La maison de Rosalie a été rasée pour cause d’élargissement de la route, et sa tombe va peut-être disparaître, car faisant partie des tombes réputées abandonnées… Je sais que la tombe de Rosalie n’est pas abandonnée. Je sais qu’une jeune femme d’ici s’y recueille. Je sais que se racontent des confidences invisibles pour les vivants. La jeune femme pense au corps sain décomposé de Rosalie, elle pense à sa vie, elle regarde sa fille déposer des cailloux blancs sur le béton gris

nous pensons tous à la mort, et sans doute nous fait-elle plus ou moins peur. Peur au point de s’y précipiter pour certains, peur au point de la normaliser pour d’autres, peur au point de la nier et d’en faire une chose rentable. Peur au point de ne pas se mouiller

l’homme qui interroge dit : quand je prends du recul… qu’est ce que c’est la mort ? Pourquoi cet attachement ? Il n’a pas de réponse. Peut-être les questions sont-elles plus riches que la réponse, les réponses ?

un jeune homme de passage sous cette pluie de questions dit : Dans les cimetières, ça tourne. On met des morts sur des morts

un autre parle des corps bourrés de conservateurs et de la terre bourrée de pesticides qui portent atteintes à la faune et la flore qui décomposent nos corps…

la mort est un lieu commun. Elle mérite du temps, des approches multiples. Le juridique, l’économique ne marchent pas à la même vitesse que le sensible, l’invisible. Les portes du cimetière sont ouvertes, écoutons les courants d’air…

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